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| L'obligation de résultats: obligation de quoi? obligation pour qui? |
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Le texte qui suit est un article de Jacques Henry, paru dans la livraison novembre-décembre 2003 de la revue Vie pédagogique.
Lobligation, relativement récente, faite aux écoles de se doter dun plan de réussite et den quantifier les principaux paramètres a non seulement provoqué bien des remous dans les milieux scolaires, mais elle a créé un véritable choc culturel. Pour la première fois, les écoles se trouvaient confrontées à des concepts hérités en ligne directe du monde de lentreprise : taux de productivité, plans de croissance, contrôle de qualité, reddition de comptes et obligation de résultats.
Avant dessayer de juger des mérites et des limites de lentreprise, il est sans doute utile de prendre conscience des changements culturels quexige cette nouvelle obligation de résultats pour mieux comprendre les résistances quelle peut susciter ainsi que les dérives auxquelles elle peut donner lieu.
Au-delà des difficultés métrologiques que peut poser la quantification des résultats lorsque ceux-ci reposent sur des processus complexes, au-delà de la difficulté de départager les obligations lorsque ces dernières concernent des institutions et non pas des individus, il faut dabord se convaincre de la légitimité et de la praticabilité des visées ministérielles si lon veut que les investissements considérables dénergie quelles exigent donnent, précisément, des résultats.
Cette obligation formelle de résultats constitue une étape décisive de ce quil nest pas exagéré dappeler une désacralisation de lécole. Ce processus nest pas nouveau ; mais il est maintenant sur la place publique. On ose maintenant dire que :
Ainsi désacralisées, relativisées, rebranchées sur leur milieu socio-économique, les écoles ne peuvent être toutes égales entre elles du seul fait de l'identité du curriculum et du professionnalisme de leurs enseignants. Le discours égalitaire est un mythe depuis longtemps dans les faits (il n'y a qu'à considérer les critères auxquels se réfèrent les parents quand il s'agit de choisir une école pour leur enfant ou les enseignants à l'époque des affectations); on officialise maintenant le fait qu'il existe des bonnes et des mauvaises écoles, comme il en va de toute entreprise humaine.
Il ne s'agit donc plus, comme dans le passé, de s'interroger sur l'état général de l'école québécoise. Cette réflexion collective, entreprise avec les états généraux de l'éducation se termine avec l'implantation de la réforme du curriculum. Il s'agit maintenant de savoir quelles sont les bonnes et les mauvaises écoles et comment faire pour que les bonnes le demeurent et pour que les mauvaises s'améliorent. Bref, tout comme en médecine, cest une question de diagnostic, de prévention et de traitement. Ironiquement, à lépoque où lévaluation des apprentissages individuels devient critérielle, le regard porté sur les établissements eux-mêmes devient différencié, sélectif, comparatif.
Cette visée nous apparaît légitime et réaliste. Elle sinscrit dans une approche responsabilisante de la gestion des ressources communes et fait appel au professionnalisme des enseignants et des directeurs décoles, dans la mesure où le professionnalisme peut se définir par le degré aigu de conscience et de contrôle du professionnel sur son acte en fonction dune finalité quil ne lui appartient pas de définir, mais qui est inhérente à lexercice même de sa profession et que lon trouve habituellement précisée dans un code de déontologie. Labsence actuelle dun tel code de déontologie en éducation nest pas le moindre obstacle, dailleurs, à la clarification des obligations de lécole.
Si lentreprise est légitime, est-elle praticable? En fonction de quels critères peut-on porter un jugement sur un établissement scolaire? Quelle valeur et quelle portée a ce jugement? Et à quelles responsabilités (et donc à quelles obligations) renvoie-t-il?
Une entreprise se juge daprès ses profits, un joueur de baseball daprès sa moyenne au bâton et une équipe de hockey par son nombre de victoires. Bref, dans tous ces cas, daprès ses résultats, puisque ce sont les raisons dêtre respectives de lentreprise, du frappeur et de léquipe de hockey. Il est très tentant dappliquer le raisonnement à lécole, et de la juger, elle aussi, selon ses résultats (réduits à la réussite de ses élèves, exprimée en nombre déchecs, taux de persistance ou moyenne aux examens).
Lennui, cest que si la moyenne au bâton renvoie directement à la performance du frappeur et les bénéfices, directement à la performance de lentreprise, la réussite des élèves ne renvoie pas directement à la performance de lécole. Pas plus que létat de santé des patients dun hôpital ne renvoie directement à la performance des médecins. Dans ces deux cas, ces indicateurs renvoient à la performance des élèves ou des malades. Et ce nest surtout pas à ceux-ci quon fera une « obligation de résultats », et pour cause! Alors, dans ce cas, obligation de qui?
La réussite scolaire dun élève est bien un résultat, mais le résultat complexe dun ensemble de variables (la motivation de lélève, linfluence de la famille, lenvironnement socio-éducatif et tutti quanti) parmi lesquelles linfluence de lécole (et particulièrement celle de lenseignant) ne figure que comme une parmi dautres, et pas nécessairement la plus déterminante. Ces indicateurs de la réussite scolaire des élèves ne peuvent pas être assimilés aux résultats de lécole; ils peuvent servir à éclairer un jugement porté sur lécole (et donc une obligation conséquente faite à ses artisans) mais ils ne peuvent en aucun cas la fonder.
On voit donc quil est périlleux de juger dune école sur la base du résultat de ses élèves. Le péril saccroît quand on regarde la qualité des résultats délèves sur lesquels on prétendrait fonder un tel jugement : résultats vieux de plusieurs années; résultats dexamens par objectifs alors quon prétend développer des compétences; résultats qui, à lexception des quelques programmes soumis à une épreuve unique nationale, proviennent dinstruments de mesure divers et pas toujours comparables; résultats provenant, dans leur expression, du jugement de ceux qui sont justement payés pour les produire. Et en supposant même que lon puisse améliorer la qualité des instruments de mesure jusquà leur conférer une validité objective (cétait le rêve behavioriste qui a guidé les efforts des spécialistes de la mesure en éducation pendant des décennies), on se heurte toujours à la barrière du principe dincertitude : on ne peut être vraiment sûr que de ce qui nest pas très important. On se souviendra plaisamment de la réponse de Binet, créateur des premiers tests de Q.I., à qui lon demandait une définition de lintelligence : «Lintelligence, cest ce que mon test mesure. », répondait-il. Quest-ce que la réussite scolaire? Navons-nous quune réponse à la Binet à proposer? Oui, si lon poursuit dans cette voie, à notre avis sans issue, qui consiste à réduire la nécessaire imputabilité de lécole aux seules statistiques qui permettent de confectionner les palmarès. Une moyenne au bâton ou des états financiers ne sont que lexpression normalisée de coups de circuit sonnants ou despèces trébuchantes, dont la réalité est facile à constater. La réussite dun élève nentre pas dans la même catégorie et ne sexprime pas de la même façon.
Il est dailleurs frappant de constater à quel point le système scolaire se méfie, comme consommateur, des résultats scolaires dont il est pourtant producteur. Sur le seul aspect de la maîtrise du français que lon exige des nouveaux enseignants, cette maîtrise supposément validée par lobtention du diplôme détudes secondaires nest pas reconnue par les cégeps, qui imposent leur propre test de français comme condition dobtention du D.É.C. Test qui est ensuite totalement ignoré par les départements de sciences de léducation des universités, qui imposent leur propre test. Ce test universitaire est ensuite disqualifié par les commissions scolaires qui, à titre demployeurs, imposent doffice la réussite du CÉFRANC comme condition dembauche, alors que ce sont elles-mêmes qui ont vérifié, en 5e secondaire, la compétence en français de ces candidats! Autant pour la valeur de ces « résultats »
Est-ce à dire que les indicateurs quantitatifs de réussite des élèves aux examens ne sont daucune utilité? Certainement pas. Ils sont utiles comme signaux dalerte, comme un élément parmi dautres du regard que lon porte sur la réalité scolaire, comme facteurs psychologiques de motivation. Mais il faut y renoncer, à notre avis, comme moteurs essentiels des efforts damélioration de lécole et des pratiques professionnelles.
Il est essentiel ici de faire une nette distinction, même si elle est subtile, entre les buts dune organisation telle que lécole et ses objectifs.
Un but est ce vers quoi tend leffort de lorganisation, sans quelle nen contrôle tous les paramètres. Ainsi, un corps de police peut avoir pour but de réduire le nombre de crimes ou daccidents (but quantitatif) ou daccroître le sentiment de sécurité des citoyens (but qualitatif). On le voit, ce nest pas la fameuse distinction quantitatif-qualitatif (qui a pourtant alimenté tant de discussions à loccasion des plans de réussite) qui permet de dissiper la confusion entre fins et moyens, buts et objectifs, processus et résultats; elle na, finalement, quune importance instrumentale.
Alors quun but est formulé pour mobiliser laction, un objectif, par contre, est formulé pour être atteint. Ainsi, un corps de police peut se fixer des objectifs tels que réduire le délai dintervention après un appel durgence, accroître la fréquence des patrouilles ou informatiser ses fichiers criminels. Poser une intention en termes dobjectifs suppose que lon dispose de tous les moyens pour latteindre et que lon contrôle les déterminants essentiels de sa réalisation. Sur cette base, on peut sengager à atteindre un objectif, on peut se rendre responsable de son atteinte et on peut se faire demander des comptes sur la progression des moyens vers cet objectif. Un but, par contre, quil soit quantitatif ou qualitatif, on ne peut que le viser, le souhaiter, y travailler, y contribuer. Il ne peut fonder ni responsabilité, ni engagement ni donc obligation.
Alors, quen est-il de la réussite scolaire dans une école? On aura compris quil sagit, bien évidemment, dun but et non dun objectif. Son utilité mobilisatrice est évidente et la progression de létablissement vers le but se traduit, bien entendu, en résultats scolaires. Ce qui nous semble manquer cruellement à la logique sous-jacente aux plans de réussite, ce sont des véritables objectifs, au sens où nous venons de le définir. On ne le dira jamais assez : une école ne peut contracter dengagements et dobligations (et ne peut donc être évaluée) que sur la base dobjectifs, et non de buts. Et les résultats scolaires, fer de lance de lopération ministérielle, relèvent hélas des buts et non des objectifs.
Ces résultats scolaires sont loutil de désespoir sur lequel on se rabat lorsque lon a renoncé à avoir une prise, ou même de simples informations, sur les processus. Et, parce que lécole est un lieu de production de processus bien davantage quun lieu de production de résultats scolaires, il faut centrer ses obligations sur les processus. À moins de redéfinir les « résultats de lécole » comme différents des résultats scolaires de ses élèves. Et dans ce cas, résultats de quoi?
On ne demande pas à un médecin de guérir ses patients, mais de les soigner ; on ne demande pas à un avocat dobtenir lacquittement de son client, mais de lui assurer une défense pleine et entière. Lobligation de processus (et non de résultat) fait partie intégrante de la déontologie de toute profession fondée sur des heuristiques (les stratégies) plutôt que sur des algorithmes (les procédures). Constatons que cest clairement le cas en éducation.
Toutefois, lanalogie médicale ou juridique ne tient pas sur toute la ligne. Les actes du médecin ou de lavocat, tout professionnels quils soient, sont hautement codifiés par la pratique de la profession, au point de devenir souvent des protocoles, ce qui est loin dêtre le cas des actes éducatifs. Et ils sont constamment soumis aux tests de réalité que constituent, respectivement, létat objectif du patient ou le verdict du tribunal. Rien de tel en éducation, où linceste est institutionnalisé entre celui qui prodigue les services et celui qui en évalue les résultats : lenseignant, dans les deux cas. Ajoutons, pour faire bonne mesure, que le médecin fait cause commune avec son patient et lavocat avec son client. On ne saurait en dire autant de lenseignant envers ses élèves : à cause précisément de la fonction dévaluation (et, ne nous le cachons pas malgré le discours officiel, à cause des besoins de sélection du système scolaire et des employeurs), une distance, toute teintée dambiguïté quelle soit, doit être maintenue envers lélève. Tout le processus éducatif souffre de cette ambiguïté, culturelle plus que structurelle, mais trop profondément enracinée sans doute pour quil soit réaliste despérer y changer quoi que ce soit.
Signalons finalement que, contrairement au médecin ou à lavocat dont les processus, soigneusement consignés au dossier médical ou au procès-verbal, seffectuent dans une cage de verre, une certaine culture professionnelle a rendu les enseignants réticents à rendre compte de leurs processus. Cest le syndrome de la « fenêtre givrée ». Désolons-nous que le système scolaire, les médias et le public en général leur fassent linjustice de les juger sur les résultats de leurs élèves; mais constatons du même souffle que cest souvent la seule chose quils laissent sortir de la salle de classe Faute dobjectifs, on se rabat sur les buts.
Les processus éducatifs (les façons de faire), puisque cest sur eux et sur eux seulement que pourra porter toute obligation que lon voudra faire à lécole, ont un urgent besoin dêtre précisés, clarifiés et posés en termes dobjectifs, au sens ou nous en avons traité ci-dessus; nous nous inquiétons de voir que les efforts de développement institutionnel actuels portent souvent bien davantage sur les buts que sur les objectifs; que les redditions de comptes et les rapports annuels devenus plus fréquents adoptent plus souvent le mode descriptif du rapport dactivités que le mode critique du diagnostic et du jugement; et que les référentiels soient, dans les faits si peu contraignants. Nous y revenons dans un instant.
Mais il faut dabord établir que la compétence de léducateur (et celle de lapprenant, tout aussi bien) comporte, au-delà de la capacité daccomplir des tâches complexes, une composante essentielle qui relève de la conscience; la conscience que lon a de la portée et des limites de sa compétence est une condition sine qua non de lexercice même de cette compétence et de lamélioration de celle-ci, seule garantie de la qualité des processus que cette compétence contrôle ensuite. Cette méta-compétence, si lon peut dire, a besoin de trois conditions pour se développer : lanalyse réflexive, le regard de lautre et des référentiels reconnus. Cest maintenant bien connu dans le domaine de lapprentissage, et le nouveau Programme de formation a précisément été construit sur ces fondations pour lélève. On tarde cependant à transférer ce paradigme à lenseignement et à léducation. Cest là que, à notre avis, le bât blesse et cest ce à quoi il nous semble urgent et fécond de satteler.
Obligation de quoi? De résultats? Ce sont des feuilles. De processus? Ce sont des branches. De compétence? Nous arrivons au tronc. De conscience? Voilà la racine.
Jeter sur soi-même un regard critique et sans complaisance est sans doute lun des exercices des plus exigeants, mais aussi des plus féconds. Cette métacognition de type socratique est la condition même de la compétence et du progrès professionnel, tout comme elle lest de lapprentissage. Quelle prenne la forme dune analyse réflexive des pratiques quand il sagit des individus ou dune évaluation institutionnelle quand il sagit dun établissement, cest ce qui permet de dépasser le simple fonctionnement pour assurer le développement, entendu comme le maintien des acquis, la correction des lacunes et lamélioration continue.
Force est de constater que cette conscience de soi-même en action, si elle commence à être encouragée chez les élèves en apprentissage, est loin dêtre répandue chez les enseignants en exercice. Comparons seulement le temps consacré, lors des journées pédagogiques par exemple, à planifier ce que lon va faire à celui passé à évaluer ce que lon a fait : ne nous étonnons plus que la pratique professionnelle générale soit davantage caractérisée par lactivisme que par la réflexion. Il est urgent, croyons-nous, de dégager des espaces de réflexion où les individus, les équipes et les établissements auraient lobligation, puisque cest dobligations que lon parle ici, de sautoévaluer et de porter un jugement critique et diagnostique sur leur propre action. À quand, par exemple, un portfolio professionnel pour les enseignants et les directions détablissements? À quand un processus dauthentique supervision axé sur le développement dune conscience réflexive davantage que sur des préoccupations de gestion administrative? À quand des politiques de perfectionnement qui feraient lobligation de faire précéder tout perfectionnement dune analyse de besoins? À quand des redditions de comptes dépassant le simple rapport dactivités? À quand des plans daction nécessairement appuyés sur un diagnostic préalable?
Malgré ses limites et son réductionnisme quantitatif, il faut reconnaître que lopération « plans de réussite » est un pas dans la bonne direction en créant précisément, pour les écoles, un tel espace de réflexion. Il est cependant à craindre, au vu de ce qui sest passé pendant leur élaboration en catastrophe lors de lautomne 2000, que cette phase essentielle danalyse réflexive ne porte que sur les résultats scolaires ; et il est très clair que le suivi ministériel de ces plans de réussite ne sattachera quaux cibles quantitatives, cest-à-dire encore une fois aux seuls résultats scolaires. Leffort ne porte pas sur le bon objet. La question « Dans quelle mesure est-ce que je juge satisfaisante ma gestion de classe? », par exemple, est radicalement différente de « Dans quelle mesure le comportement des élèves de ma classe est-il satisfaisant? ». La question « Dans quelle mesure est-ce que je favorise la réussite de mes élèves? » est beaucoup plus interpellante que « Dans quelle mesure mes élèves réussissent-ils? » Et lon se pose beaucoup plus facilement celle-ci que celle-là, hélas!
À se centrer sur des résultats qui ne sont pas le produit exclusif de nos seuls processus, on retombe dans la même ornière : la tentation de focaliser sur les responsabilités des autres : des élèves qui ne font pas defforts, des parents qui ne collaborent pas, de la direction qui « ne met pas ses culottes » et du MEQ qui ne finance pas suffisamment. Ce nest quen renonçant à lobsession des résultats scolaires que lon pourra se recentrer sur les processus que lon contrôle, les seuls quil soit possible daméliorer.
Lorsque l'on est soi-même à la fois l'observateur et l'objet d'observation, l'image n'est jamais parfaitement fidèle; à cause de la charge affective qui accompagne une telle observation, elle comporte nécessairement des zones aveugles, des « angles morts » qui ne peuvent être corrigés ou couverts que par un miroir ou un regard extérieur. C'est le « test de réalité » qui vient compléter, enrichir, éclairer, corriger ou valider le regard réflexif. Tout comme la vision binoculaire est la condition de la stéréoscopie (la capacité de voir les objets en profondeur), c'est l'interaction du regard réflexif et du regard externe qui permet une perception juste des pratiques professionnelles. Cette interaction féconde ne peut s'effectuer en milieu professionnel, selon nous, que dans le cadre d'un processus de supervision. Nous en sommes fort loin dans nos écoles.
Pour des raisons qui relèvent principalement, mais pas seulement, de la culture des relations de travail, le concept de supervision a été dévoyé depuis des années dans nos milieux scolaires : on l'a confondu, à un extrême, avec des actions d'évaluation administrative et de gestion de personnel et, à l'autre extrême, avec une relation d'aide de type quasi-thérapeutique. Tant qu'on ne percevra pas la supervision comme le lieu privilégié d'exercice de la conscience réflexive du professionnel et comme la condition nécessaire du développement de sa compétence, il faudra faire le deuil d'une authentique amélioration responsable des pratiques.
Cela suppose, bien sûr, une évolution significative des mentalités. Pour les enseignants, de parvenir enfin à dépasser le réflexe syndical défensif qu'il est normal d'avoir devant ce que l'on perçoit, même si c'est faux, comme une ingérence ou une agression. Pour les superviseurs, de se donner le temps, le courage et les outils pour dépasser les considérations politiques et pour garantir le sérieux, la sérénité et la crédibilité du processus.
C'est ici, notamment, que la prise en compte de faits, d'observations, de données statistiques (et de résultats!) permet de compléter la simple perception et de fonder un jugement éclairé, tant chez le superviseur que chez le supervisé. On le voit, ce n'est pas que les statistiques de résultats scolaires, par exemple, « ne veulent rien dire »; dans la mesure où elles sont récentes, pertinentes et qu'elles ont été obtenues de façon fiable, les données quantitatives ont toute leur utilité. À condition qu'elles ne constituent pas et ne remplacent pas le jugement (sur le mode rétrospectif) et les objectifs (sur le mode prospectif). Sur le plan de l'apprentissage, on a fait beaucoup d'efforts (dans le discours tout au moins) pour faire comprendre aux enseignants que l'examen ne doit pas constituer le jugement de l'enseignant, mais seulement l'éclairer (même si, dans la pratique, c'est une autre histoire); il faut arriver à tenir un discours similaire quant au jugement que l'on porte sur les établissements et sur les enseignants et le faire suivre de pratiques de supervision conséquentes.
La vision binoculaire ne fournit une image utilisable que si les données sont interprétées à laide dun référentiel unique. Le référentiel est le fondement de toute action, puisquil définit ce qui est son objet et sa finalité, tandis que le plan nen définit que les modalités. Il faut revaloriser les référentiels dans notre pratique scolaire, réaffirmer la primauté du quoi et du pourquoi sur le comment, subordonner lefficacité à lefficience.
Au niveau national, le Programme de formation est évidemment, en matière dapprentissage, le référentiel par excellence. Les efforts doivent viser non seulement sa connaissance et son appropriation par tous les enseignants, mais aussi et surtout son omniprésence dans les opérations dévaluation et de planification. Ici, il faudra être vigilant pour que les outils du comment (les manuels scolaires et les fameux « projets ») ne viennent pas court-circuiter la fonction référentielle du Programme. Il est dailleurs curieux de noter, parmi les obligations faites à lenseignant par larticle 22 de la Loi sur linstruction publique, labsence significative de lobligation de respecter le Programme.
Au niveau de létablissement, cest évidemment le projet éducatif qui constitue le référentiel majeur (mais pas exclusif, puisque des politiques locales jouent aussi un rôle référentiel). Malgré les efforts faits récemment par de nombreux établissements (les écoles primaires davantage que les écoles secondaires, toutefois) pour se donner un véritable projet éducatif, il faut constater que plusieurs écoles fonctionnent encore avec un ersatz de projet éducatif (à saveur publicitaire, fondé sur des valeurs et tenant davantage du vu pieux que du document de référence) et ne semblent pas voir lurgence de procéder. Et, même correct dans sa forme et dans son processus délaboration, le projet éducatif ne peut jouer son rôle que sil est ensuite mis en uvre et si on sy réfère régulièrement dans les opérations dévaluation institutionnelle et dans lélaboration des plans de réussite annuels de létablissement. À ce niveau, cest clairement aux établissements quil incombe de se mettre à luvre. En incluant dans la Loi de linstruction publique, lobligation pour le conseil détablissement de voir à lélaboration du projet éducatif et dévaluer sa mise en uvre (articles 37 et 74) et en faisant à lenseignant lobligation de le respecter (article 22 7), le Ministère a fait sa part et peut difficilement aller plus loin.
Finalement, au niveau individuel, la supervision professionnelle ne peut pas sinstaller sur le mode intuitif, pas plus quelle ne peut se faire de façon ponctuelle. Elle doit aussi seffectuer en regard dun référentiel reconnu. Ce référentiel, ce serait clairement un profil de compétence de lenseignant débouchant sur un code de déontologie.
Le Ministère établit clairement (L.I.P., article 22 6) lobligation pour lenseignant « de prendre des mesures appropriées qui lui permettent d'atteindre et de conserver un haut degré de compétence professionnelle ». Lennui, cest que cette compétence nest définie nulle part de façon officielle ; une obligation ainsi privée dobjet demeure alors un vu pieux sans effets concrets. Entre les obligations très générales de larticle 22 de la Loi (on ny inclut même pas lobligation dévaluer les apprentissages !) et le paramétrage presque tatillon des conventions collectives, il y a un espace actuellement vide qui pourrait accueillir utilement une définition dauthentiques normes de compétence professionnelle. Autour de ces normes pourraient sarticuler, en amont, de meilleurs programmes universitaires de formation denseignants et, en aval, des objectifs réels de perfectionnement et de développement des compétences ainsi que des critères dévaluation des actes professionnels. Signalons dailleurs que le besoin est le même en ce qui concerne les autres personnels des établissements et, au premier titre, les directions décole.
Ce ne sont pas les travaux qui manquent en matière de profils de compétence: nous en avons nous-mêmes produit et plusieurs spécialistes en ont également proposé. Ce qui manque, cest lofficialisation dun tel référentiel; ce besoin, seul le Ministère, en concertation avec les syndicats denseignants et les commissions scolaires, peut le combler. Ce qui nous ramène au vieux projet de création dun ordre professionnel des enseignants et dun code de déontologie. Il serait urgent, à notre avis, que le Ministère réactive ce dossier : on ne peut pas faire appel au professionnalisme des enseignants sans la reconnaissance officielle de ce statut professionnel, assorti des droits et des responsabilités qui en découlent.
Tout au long de ce texte, il a été question dobligation. Ce terme est maintenant culturellement connoté et évoque la perspective déplaisante dêtre astreint à quelque chose contre son gré. Il serait plus inspirant de revenir à la signification étymologique du mot, cest-à-dire la création dun lien. Étymologiquement, le mot appartient à la même famille que « intelligence », « relation » et « diligence ». Cette obligation de compétence (et, au préalable, de conscience) pour laquelle nous plaidons ne doit donc pas sinscrire dans le climat frileux et défensif de recherche de torts et de décrets administratifs, mais au contraire découler dune approche professionnelle responsabilisante, à la mesure de lengagement dune école envers sa clientèle et sa communauté, dune part, mais aussi, dautre part, envers ses référentiels et ses objectifs.
Cest la seule obligation, morale avant que dêtre légale, qui puisse avoir un sens et donner, peut-être, des résultats.